Jazzques écoute – Avril 2020

Compilation des dernières chroniques ‘coups de cœur’ parues sur le compte Instagram de Jazzques.

 

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Vous connaissez la recette du p’tit bonheur ?
Je vous la livre.
Servez-vous un verre de bon vin blanc et placez la galette Cursiv, du pianiste Igor Gehenot, dans le lecteur.
Laissez fondre le premier morceau (« Faith ») afin que s’en dégagent les premières effluves d’un post bop en downtempo. A feu un peu plus vif ensuite, saisissez la pointe d’optimisme de « Cursiv » et de ses arômes de piano étouffé, d’éclats de bugle (Alex Tassel) et de brisures de ténor (David El-Malek). Ça frétille gentiment, alors baissez légèrement la flamme et laisser remonter à la surface l’écume mélancolique de « Little Boy ». Le piano, à la fois grave et discret, ne fait que mieux ressortir les parfums du bugle.
Relevez maintenant le tout, sans précipitation, de quelques épices méditerranéennes. Remarquez comme « Hopeful » enlève délicatement l’amertume du morceau précédent. C’est le ténor d’El Malek qui ranime l’ensemble, tout en souplesse.
Reservez-vous un verre de vin blanc.
Augmentez un peu la flamme. Vous entendez cette ébullition de sax sur « Fat Cat » ? Ces claquements de batterie (Jérôme Klein) et ces roulements de contrebasse (Viktor Nyberg) ? Laissez mijoter doucement en écoutant « Julia ». Laissez l’archet glisser sous les arpèges raffinés du piano et les vapeurs de bugle. Ça balance doucement, très doucement. Ça frémit délicatement. Ne touchez à rien…
Maintenant, il est temps d’ajouter la touche (presque ) finale : « Yaï ». Voilà qui amène une pointe de couleurs et de vivacité au plat. Éclats de cuivre, coups de fouets sur les peaux, claquements de cordes, scintillement de l’ivoire… vous le sentez ce swing, ce parfum bop ?
Attention… voilà le dressage. Ne chargez pas, restez précis, laissez respirer, associez les couleurs sobrement. « Rappelez-vous Clifford »…
Allez, dégustez-moi ça.
Servez-vous un bon verre de rouge, capiteux mais légèrement frais.
Alors ?
Alors, on se reprend un peu de « Julia » en live, pour la gourmandise…
Elle n’est pas belle la recette du p’tit bonheur ?

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Ça commence comme un signal de détresse, un appel à l’aide.
Deux musiciens recherchent des sons et les triturent dans tous les sens.
Ils en extraient des respirations et des rythmes souvent chaotiques qui finissent parfois par prendre forme, par éclore et par vivre. Un peu comme ces fleurs sauvages (auxquelles les titres font référence) qui doivent se battre pour survivre dans un environnement hostile. Ces fleurs, ce sont peut-être nous qui nous débattons et cherchons un sens à la vie. Ikebana (le titre de l’album) est d’ailleurs le nom de cet art japonais qui consiste à harmoniser des bouquets de fleurs tout en se reconnectant à soi-même. Les deux artistes, Nico Chkifi (drums et percussions) et Gregor Siedl (as, cl, synth, sequencer et fx) s’échangent cadences – âpres et brutales – et bribes d’accords en toute liberté. Les sons éclatent et finissent par s’agencer entre eux. Parfois, un groove se dessine (« Wild Indigo ») avant de retourner dans sa crise épileptique. Parfois une voix sépulcrale s’immisce entre claquements, rebonds et frottis (« Switchwort »). On pense alors à certains travaux d’Autechre ou à une certaine scène expérimentale electro dark house, et puis, étrangement, on s’en va flotter du côté de Ligeti (« Blue Violet »). Surprenant. On serait d’ailleurs curieux de vivre cette expérience en live. Ikebana de DOKO est un album intense et bien éloigné des jardins calmes. A bon entendeur…

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Ah… retrouver le plaisir de chanter dans la même pièce que les musiciens lors d’un enregistrement de disque, y a pas à dire, ça donne une énergie particulière, brute, spontanée et sincère. C’est la méthode qu’a utilisée Robin McKelle sur la plupart des chansons de son dernier album « Alterations ». La voilà entourée de Shedrick Mitchell (p), Richie Goods (bass), Charles Haynes (dm), Nir Felder (g) et, sur un titre, Keith Loftis (ts) et Marquis Hill (tp). Une équipe resserrée pour extraire le meilleur des « tubes » des chanteuses, auteures et compositrices qui ont comptées dans la musique en général et pour Robin en particulier. Cela va de Billie Holiday à Lana Del Rey en passant par Janis Joplin, Sade, Carole King, Joni Mitchell, Dolly Parton, Adèle ou Amy Winehouse. On pourrait penser que ce mélange très hétéroclite nous perde un peu, hé bien pas du tout, au contraire. Robin et ses musiciens arrivent à donner une homogénéité à tout l’ensemble. Il faut dire qu’elle arrive à retirer de chaque chanson les principales émotions et les messages contenus que l’on avait peut-être parfois un peu perdu en route dans un excès de production. Son « Born To Die » (Del Rey), débarrassé de tout maniérisme, est poignant, « Rolling In The Deep » (Adèle), version soul, vous remue l’âme. Et que dire du percutant « Mercedes Benz » (Joplin), du sobre « River » (Mitchell), du lumineux « Jolene » (Parton) ou du touchant – et presque optimiste – « Back To Black » (Winehouse) ? Mention spéciale aussi au seul titre original de l’album : le très swinguant – et engagé – « Head High ». Robin nous fait entendre toutes ces chansons à sa manière – le chant est parfait, les arrangements pertinents – avec respect, intégrité et avec juste ce qu’il faut « d’altération » pour nous les faire redécouvrir autrement.

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A chaque album, Sylvain Rifflet explore de nouveaux territoires. Après un flirt classique, des clins d’œil un peu punk new wave, des échappées du côté de Moondog et d’autres études indéfinissables, le voici ramené aux temps médiévaux, sur les traces des troubadours. Loin de vouloir simplement jouer des airs traditionnels, il en garde l’esprit, la substance et la finesse pour réécrire à sa façon des hommages à Sordello da Goito, Alberico da Romano, Eble de Ventadour ou Béatrice de Die. Vous ne les connaissez pas ? Pas grave, Rifflet en fait des portraits éloquents.
Pour cela, il use de ses qualités indéniables de clarinettiste ou saxophoniste sensible. Il se fait aussi épauler par le trompettiste finlandais Verneri Pohjola (envoûtant) et le percussionniste Benjamin Flament (créateur délicat de cadences obsessionnelles). Le résultat est étonnant de modernité et d’intensité. Les échanges, – en contrepoint ou à l’unisson – et les improvisations sont en tout point remarquables. Le Shruti box indien sert de bourdon, maintient la tension, fait le lien entre époques et mondes différents ou entre musique répétitive et modale. Avec Rifflet et sa bande, on gambade à travers la plaine, on fait la cour, on explore des forêts sombres puis on se recueille au fond d’une salle résonnante. On se laisse embarquer sans résistance jusqu’à cette reprise fascinante de « The Peacocks » qui vous laisse ensuite suspendu dans un long silence avant que, surprise, un morceau caché ne vienne définitivement ponctuer un disque captivant.

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Je reçois parfois des disques assez déroutants. Je ne sais pas comment celui-ci est arrivé chez moi il y a quelques mois mais, j’avoue, j’aime bien quand cela me bouscule et me déstabilise. Dead Cool est un enregistrement du Kadima Collective, créé par Jean-Claude (JC) Jones, dédié aux musiques improvisées. Il s’agit ici de treize pièces (en duo ou en trio) enregistrées ‘live´et à distance entre Paris, Jerusalem et les States. (Comme quoi, certains n’ont pas attendu le confinement pour expérimenter le principe). D’autres disques du collectif ont d’ailleurs déjà été réalisés dans le même style avec Marc Dresser, Joëlle Léandre ou Barre Philips, entre autres.
Ici, ce sont Sophie Agnel (p), Yael Barolsky (violon), Raphaël Saint Rémy (épinette et cithare), Ulrich Krieger (as), Catherine Jauniaux (Voc) et Jean-Claude (JC) Jones (eg) qui, tour à tour, détournent leurs instruments et les font crisser, crier ou gémir. La musique (car c’est de la musique) peut sembler abstraite aux premiers abords mais se fait plus évocatrice au fil des écoutes. C’est parfois brutal, parfois oppressant, parfois sombre, parfois léger, mais toujours interpelant. Et l’on se laisse finalement entraîner dans cet univers particulier, incertain et déconcertant. On finit même par y trouver un chemin, un fil conducteur et, aussi improbable que cela puisse paraître, une certaine sérénité.
Une expérience à oser.

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Je sais ce dont vous avez besoin en ce moment : un peu de douceur, de poésie, de tendresse, de luminosité et de légèreté. J’ai ce qu’il vous faut : Flavio Spampinato. Ce jeune chanteur italien est venu étudier le jazz à Bruxelles avec David Linx. Il en a retenu le lyrisme, la sincérité et l’utilité du chant. Son premier album, le bien nommé Nascente, il vient de l’enregistrer avec deux anciens camarades du conservatoire (Fil Caporali à la contrebasse et Hélène Duret à la clarinette et clarinette basse), mais aussi deux pointures italiennes : le pianiste Alessandro Gwis et le saxophoniste Javier Girotto. Avec cet ensemble très bien équilibré, Spampinato nous balade délicatement dans son univers qui fleure bon le Brésil, une belle partie bassin méditerranéen et le folklore populaire italien.
Les arrangements sur des titres empruntés à Guinga, Milton Nascimento et Egberto Gismonti sont superbes (ce « Canoa Canoa », soutenu par 5 autres choristes, ce joyeux « Cais » ou ce plus austère « Agua e Vinho », pour ne citer que ceux-là). Le chanteur laisse la place à ses complices pour s’exprimer pleinement comme, par exemple, sur les trois « Ponte » qui semblent chapitrer un album qui balance entre nostalgie délicate (« I Collori dell’Alba ») et sens de la fête (l’irrésistible « Danza Marina »).
Un premier disque sincère, personnel et très réussi. A déguster en toute sérénité.

 

Bonne écoute. A bientôt pour la suite.

A+

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