Jazzques écoute – Janvier 2020

Compilation des dernières « chroniques » parues sur le compte Instagram de Jazzques (abonnez-vous, c’est juste un conseil… 😉 ).

84605003_2656357997795527_551443525581930496_o.jpg

Quel disque ! Quel duo !
La chanteuse (musicienne, artiste, vocaliste… il faudrait encore inventer des mots pour la définir) Claudia Solal est, décidemment, toujours aussi fascinante. Et le pianiste (est-ce également la bonne définition ?), Benoit Delbecq, n’est pas en reste.
Quel duo ! Qui invente un univers des plus singuliers, qui vous aspire au plus profond d’un abysse vertigineux et qui vous retourne l’esprit dans tous les sens ! Bien sûr, on pourrait faire référence à Jeanne Lee et Mal Waldron qui avaient, à l’époque, bousculé le genre. Mais ici, les textes sont des originaux – de véritables poèmes à la beauté vénéneuse et étrange – qui permettent à Benoit Delbecq d’improviser et d’accentuer un peu plus encore cet imaginaire fantasmagorique. On est à la croisée du contemporain, du contemplatif et du minimalisme. Le piano ne sonne pas comme un piano, il est utilisé comme une percussion. Les cordes sont étouffées, frottées, griffées, puis lâchées. On imagine un gamelan, une calebasse. Les notes sont déposées avec précision et de brefs accords adoucissent à peine l’ensemble.
Claudia Solal explore le souffle, les murmures et les silences comme personne. Sa voix résonne comme un esprit, comme un spectre. Improbable. Elle met en scène ses histoires qui deviennent des véritables poèmes sonores.
Quel duo ! Quel disque !
Hopetown est incroyable, unique, bourré d’ambiances étranges et frissonnantes. Bourré d’une musique écrite et improvisée à la fois. Une musique terriblement intuitive, impalpable, libre… bouleversante.

 

83685918_2646939238737403_8454874874316324864_o.jpg

Longboard. Non seulement la pochette est sublime, mais elle reflète parfaitement la musique qu’elle contient. Pas de Beach Boys ici mais trois musiciens (Alban Darche aux sax, clarinette et clavier, Matthieu Donarier aux sax et clarinette, et Meivelyan Jacquot à la guitare, aux drums et electro) qui surfent en totale liberté sur des mélodies accrocheuses, tantôt flottantes et rêveuses (« Embrace The Grace », « Gymnophobie »…) tantôt mordantes et presque rock (« Beauty and Sadness II » et son parfum floydien ou « Thin Ice »…) tantôt enivrantes et subtilement désarticulées (« Cairo Hipsters », « Misfit »…).
Chacun des morceaux possède son lot de surprises, de contrepieds et de rebondissements. Les arrangements – ils ne sont que trois musiciens mais il y a des strates et des reliefs pour douze – sont d’une richesse incroyable. Rien n’est jamais assurément calme : une petite vaguelette peut tout faire chavirer comme un gros rouleau peut emmener très loin les artistes. Passionnant, vivifiant et jouissif.

 

81594035_2593214487443212_983606502159810560_o.jpg

Ce sont des chiens un peu fous et difficiles à mettre en cage. Go To The Dogs!, le jeune groupe nantais emmené par Arnaud Edel (eg), Samuel Foucault (ed) et Jean-Emmanuel Doucet (dm) s’est augmenté de deux souffleurs (Aristide d’Agostino à la trompette et Thibaud Thiolon aux saxes) pour devenir Go To The Dogs! Extended… et – comme l’expression à laquelle le groupe fait référence – cela n’arrange pas les choses. Le quintette fait feu de tout bois et s’obstine à ne pas vouloir aller là où on l’imagine. Chaque morceau est propice à d’étonnantes – et détonnantes – aventures. Influencé autant par le rock (entre Marc Ribot et Hank Marvin, c’est dire !) que par le jazz (free ou latino, vous voyez le grand écart ?) le groupe arrive pourtant à délivrer des histoires cohérentes, bourrées d’énergie, pleines de seconds degrés, de grooves, de breaks et, forcément, de surprises. Mine de rien, c’est joué avec beaucoup de précision, de virtuosité et d’enthousiasme. Alors on s’amuse sur « Chicas – Chicas », on se décoiffe sur « Hyphenation » et on se laisse dérouter par « Tesao » (d’Arthur Kampala, autre référence bien perchée) ou par « Vortex ». Voilà du jazz totalement décomplexé aux rythmes débridés qui s’amuse de tout et qui fait un bien fou. So… « go ! ».

 

81236131_2586077891490205_1988798238638997504_o.jpg

Fly Fly – Voilà un disque accrocheur dès la première écoute et qui, chose encore bien plus notable, se réécoute encore et encore avec autant de bonheur. C’est que, d’une part, la chimie sax baryton, soprano, contrebasse et batterie fonctionne à plein, mais, d’autre part, les compositions – et surtout la façon de les jouer – sont de véritables petites perles. Céline Bonacina, l’une des figures de proue du sax baryton, arrive à faire sonner son instrument avec autant de finesse que d’energie. Dès les premières notes, ça respire et ça donne envie de prendre le large. Ça s’emballe sur des rythmes revigorants (cette accélération progressive sur « Du haut de là » est irrésistible) et des grooves chauds, puis ça se laisse porter sur des mélodies légères et lumineuses mais aussi, parfois très introspectives (« An Angel’s Whisper » par exemple). Le contrebassiste Chris Jennings (auteur de cinq des treize compositions) impose une pulsation à la fois énergique et lyrique, tandis que Jean-Luc Di Fraya, à la fois percussionniste et vocaliste, ouvre encore un peu plus l’espace et colore les thèmes de façon très personnelle et toujours délicate. Sur quelques titres, le guitariste Pierre Durand distille sa science des climats électrisants (hypnotique sur « Tack Sa Mycket » ou débridé sur « Borderline »), ce qui permet au groupe d’aller explorer encore d’autres régions musicales. Fly Fly est un superbe album qui sort du commun, mais surtout du lot. Laissez-vous emporter.
(Je sais, j’ai photographié la pochette à l’envers).

 

79244078_2541880952576566_4407965085239083008_o.jpg

Ce duo ne peut laisser personne indifférent. Sa direction musicale est radicale. On aime ou on déteste.
J’ai choisi mon camp : je suis définitivement subjugué par la voix de Sascha Ley et celle, qui passe par les cordes et le corps de la contrebasse, de Laurent Payfert.
La musique est, comme le propos, sans concession.
Cet album It’s Alright To Be Everywhere (vous devinerez sans peine le positionnement politique qui se cache sous ce titre) est rempli de cris du cœur, cris de rage, cris d’amour. La voix et le violoncelle se marient autant qu’ils se déchirent, se repoussent autant qu’ils s’entremêlent, se répondent autant qu’ils s’attendent. Il y a quelque chose d’hyper sensuel dans le chant de Sascha et quelque chose d’animal aussi. Elle, elle chante, souffle, susurre, hoquette et lui griffe, glisse, pince. Les pièces sont courtes, intenses, aussi imagées qu’abstraites, aussi poétiques que crues. A quelques moments, vers la fin, la guitare de Jean Pascal Boffo s’invite comme pour préparer l’arrivée du piano apaisant de Murat Öztürk sur un dernier morceau, “Departure”, d’une beauté et d’une élégance inouïes.
C’est comme un voile qui se lève et qui laisse apparaître un ciel clair. On flotte après ce voyage intense, on est bien, on respire et on se dit qu’on a écouté un grand disque.

 

77004563_2490150317749630_66201096892186624_o.jpg

Il y a quelque chose de finement ensorcelant dans ce disque, quelque chose d’addictif presque, car il est, en fait, habité d’une sacrée ferveur. Mine de rien, il vous accroche, vous envoûte, presque, insidieusement…
Normal, il a été enregistré après un périple que les frères Moutin (François, le bassiste, et Louis, le batteur) ont effectué avec le saxophoniste Christophe Monniot, le guitariste Manu Codjia et le pianiste Paul Lay, le long des interminables lacets du Mississippi.
Ce parcours les a assurément marqué et ils en ont ramené des souvenirs puissants. On est vite happé par l’excitation du voyage avec « Forward » qui ouvre l’album. Ça fonce comme si il n’y avait pas de temps à perdre. Le drumming est sec et frondeur mais s’assouplit et s’adapte aux différents esprits sonores imposés, tour à tour, par la guitare, le piano ou le sax. D’autres morceaux sont plus introspectifs, tels le noir et envoûtant « No Human Is Illegal » ou le plus relâché « Summer Twilight ». Chaque musicien a son mot – et même plus – à dire. Monniot (délirant sur « Trauma »), tout comme Codjia (quelle palette sonore !) sont éblouissants d’inventivité, de force ou de poésie, soit en se passant le relais (comme sur ce lumineux « Echoing ») soit en s’opposant comme deux amis qui se chamaillent (« Take It Easy »). Paul Lay s’infiltre régulièrement pour déposer un jeu mélodique oscillant entre attaques franches et indolence bluesy. Les frères Moutin sont, bien sûr, de tous les coups (sans jamais être envahissants mais au contraire toujours au service des autres) et l’un des moments forts de ce Mythical River est le passionnant « Wayne’s Medley », joué en duo basse/batterie, dans lequel on reconnaît des bribes de « Fall » ou « Pinocchio ». Oui, ce disque est habité par un esprit jazz, humain et rassembleur qui ne s’explique pas… mais qui se ressent…

 

75492459_2470757596355569_6247546307360063488_o.jpg

Je n’aime pas la Grande Roue. C’est comme ça, je n’y peux rien, ça me donne le vertige et ça ne m’amuse pas du tout. Big Wheel, par contre, me fait l’effet inverse. Je n’y ressens pas le vertige mais de l’ivresse, et beaucoup de plaisir.
Le batteur Thomas Grimmonprez a emmené dans sa nacelle trois extraordinaires souffleurs de sensations frissonnantes : Jérome Regard (cb), Manu Codjia (eg) et Benjamin Moussay (p). Dès les premiers coups de balais, comme un convoi qui s’ébranle, on sent la palpitation s’accélérer.
Et nous voilà parti pour une série de circonvolutions qui se transforment en une spirale ascendante sans fin.
Chaque morceau est un nouveau tour de manège avec des sensations chaque fois différentes. Une fois c’est le piano de Moussay qui file le frisson (sur « Spain Time » ou « Suspended Time », notamment, avec ses impros libres, décalées parfois, et toujours d’une vivacité toute aérienne), une autre fois c’est la guitare de Codjia qui joue « sur le fil » entre un son éthéré et planant et des riffs aussi incisifs que cotonneux (faites vous une idée avec ça). Grimmonprez, quant à lui, semble être le pilote discret de la machine qui fait que tout tourne rond. Il donne l’impulsion, fixe le tempo, desserre le frein, augmente un peu la cadence, lâche du leste et se laisse épauler magnifiquement par la contrebasse de Jérôme Regard ou de Matyas Szandai, tous deux délicats de grooves. Les musiques et les ambiances s’enchaînent et Grimmonprez préfère mettre en avant sa musique plutôt que d’étaler sa technique : il se fond dans le mouvement. Les morceaux révèlent leurs doses de surprises et on se prend à vouloir réécouter certains passages pour renouveler le plaisir. Cela donne un album plein de fraîcheur et de mélancolie, qui balance avec grâce, qui fait du bien et qui semble prendre un peu de hauteur par rapport à un monde parfois trop rude.
Alors, on y retourne.

 

75328546_2463712153726780_3726335367134052352_o.jpg

Voilà qui rappelle les bonnes soirées du Bravo (ce bon vieux club bruxellois à la destinée fulgurante) qui avait la bonne idée d’inviter régulièrement (dès qu’il le pouvait en fait) Sylvain Cathala.
Cullinan a été enregistré live au Triton à Paris (en 2016 déjà) et n’est sorti qu’en juin de cette année. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour sortir cet album (qui est la suite de l’album « Hope » sorti en 2017) ? Mais surtout, pourquoi ai-je mis autant de temps à en parler ? Parce que, sans doute, c’est un album dense, très dense, et qu’il faut le laisser infuser en soi. Et puis, de toute façon, c’est une musique intemporelle qui ne cesse de se réinventer au fil des écoutes. Le saxophoniste s’est entouré d’une bande d’habitués qui apportent tour à tour leur dose de créativité. Marc Ducret à la guitare nous fait devenir fou sur « Nassak », entre autres. Bo Van der Werf croise le cuivre avec Guillaume Orti et Sylvain Cathala sur « Phases of Gravity 2 » et nous font perdre tout repère. Benjamin Moussay invente des univers inconnus au Fender Rhodes, sur « Wittelsbach » notamment, et est en perpétuel duel avec les soufflants et Ducret (et c’est bouillonnant !).
Quant à la rythmique (Sarah Murcia à la contrebasse et Christophe Lavergne aux drums, incisif d’entrée de jeu) elle ne fait qu’aiguiser la dynamique de ce septette hors du commun. Il est plus que temps d’écouter cette musique aussi exigeante qu’excitante qui se permet de prendre toutes les libertés. Un véritable diamant brut (Cullinan n’a pas usurpé son titre).

 

72394056_2420283531402976_2724227193835094016_o.jpg

Voilà une belle découverte !
Michel Meis, qui vient de sortir un album en quartette, est un jeune batteur luxembourgeois qui a touché un peu à tout (classique, pop, electro ou techno). Du coup, sa musique se nourrit de toutes ces influences mais n’en régurgite pas pour autant les clichés. Michel Meis ne tombe pas dans la facilité mais évite aussi l’hermétisme. Son jeu est foisonnant, claquant et vif (écoutez « Hope » par exemple) mais aussi d’une grande sobriété (sur « Heaven » notamment). Le son est très moderne et très ‘sharp’. On est bien dans l’air du temps. Le batteur est épaulé à merveille par Cédric Hanriot (entendu avec Franck Agulhon, entre autres) au piano et au Fender – un jeu plein de tension, excellent de bout en bout – de Stephan Goldbach à la contrebasse et de l’étonnante Alisa Klein au trombone. C’est cette dernière qui colore peut-être le plus le quartette de sa personnalité. Le son est parfois ample et puissant, très ‘chicagoan’ (sur l’excellent « King Kong » ou sur « Morena ») et parfois plus moelleux, comme sur « In A Dream » par exemple. « Lost In Translation » est un album qui mêle énergie et douceur dans un esprit résolument actuel et qui ne manque ni de bonnes idées, ni de personnalité. A suivre avec intérêt.

 

72163476_2414375215327141_12990931745636352_o.jpg

L’album est paru il y a un certain temps déjà, mais ce Appleblueseagreen reste dans l’oreille et l’esprit car sa musique intrigue et nous invite à y revenir souvent. Le pianiste Alex Koo est passé par Amsterdam, Copenhagen, Bruxelles puis New-York pour parfaire ses études avant de revenir à Bruxelles. Lors de son séjour américain il en a profité pour enregistrer avec Mark Turner et Ralph Alessi (rien que ça !) douze titres. Bien plus qu’un exercice complaisant ou une simple collaboration amicale, c’est une vraie recherche complice et un album très aboutit qui a vu le jour. Un album admirablement bien construit et ventilé intelligemment entre compositions d’inspirations classique ´musique de chambre’ ( « Dormilon », magnifique ! ) ou plus contemporaines (« The Lone Wanderer » ou « Funeral March », sublimes ), de brefs solos (« Étude, 1, 2 ou 3 ») et de fougueuses ouvertures ‘libres’ (sur « Apples Are Blue but The Sea Is Green » entre autres).
On sent, au fil des écoutes, une véritable complicité entre les trois musiciens qui n’ont qu’un même but : se surprendre. Alex Koo laisse pas mal d’espaces à ses deux compagnons de route qui en profitent pour les combler d’improvisations très inspirées. La trompette d’Alessi est tour à tour aussi brillante que poignante et le sax de Turner a rarement trouvé aussi bien sa place que dans ce trio. Sans basse ni batterie (à l’exception du bref « Bodily Fluids » sur lequel Koo tient les baguettes) « Appleblueseagreen » garde une tension et un rythme intérieur tout au long de 50 minutes de musique captivante.

 

A bientôt pour la suite.

A+

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :