Casimir Liberski, Pierre/Redman/Legnini/Bareket, Commander Spoon – Brussels Jazz Festival Flagey

C’est la toute grosse foule qui se presse ce vendredi 10 janvier à Flagey pour la troisième soirée du Brussels Jazz Festival. Au programme : Casimir Liberski trio, le très attendu Pierre/Redman/Legnini/Bareket et, pour finir, Commander Spoon.

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Rendez-vous d’abord au Studio 1. Casimir Liberski, entouré de Cyrille Obermüller à la contrebasse et de Samuel Ber à la batterie, s’installe devant le piano. Les partitions s’étalent sur les pupitres. Tout – ou presque – est écrit. La musique du pianiste est précise, pensée, soupesée jusque dans les moindres détails. L’objectif est clair, presque tout tracé, mais qui n’empêche certainement pas les musiciens de pouvoir prendre beaucoup de libertés. Bien au contraire.

Le premier morceau démarre sur des bases de «musique classique» mais tout évolue rapidement vers quelque chose de bien plus contemporain. Tout vacille, tout se décale. Casimir Liberski n’est pas un musicien prêt à faire des concessions, sa musique est exigeante… mais excessivement excitante ! Avec ses deux comparses, il arrive à nous entraîner dans ses délires. On arrive presque (du moins on le pense) à le suivre dans son labyrinthe rythmique et harmonique. Et on se surprend à y prendre beaucoup de plaisir. Les métriques se mélangent et se croisent. Liberski utilise tout son clavier, se joue des intervalles, ose les notes dissonantes et les suites d’accords improbables.

La musique est intense, bouillonnante, incandescente. Les morceaux s’enchainent, plus exigeants les uns des autres. Dans ce répertoire très dense, Liberski insère une ou deux ballades (« Waltz for B.M. » ou le poignant « Fukushima ») qui offrent quelques petits instants de répit, mais il prend bien garde de ne surtout pas tomber dans l’évidence et le cliché. Le sens de la musique a bien trop d’importance pour lui.

Samuel Ber distribue, rebondit, claque les fûts. Son drumming attentif est hyper inventif. Il colle aux pas de Liberski. Cyrille Obermüller maintient la structure, il fait office de paratonnerre et redistribue l’énergie. La musique se construit par palier. Liberski semble explorer les moindres recoins du thème avant de donner un coup d’accélérateur, d’ajouter une couche d’informations, d’enrichir encore le propos. C’est du grand art, c’est jouissif et délirant. Le trio voudrait nous perdre, mais il nous pousse surtout à résister et à ne rien lâcher. La musique de Casimir Liberski se mérite, mais quel bonheur elle offre quand on y accède.

Un vrai grand moment de jazz totalement libéré. (Et je vous conseille son dernier album – Cosmic Liberty – en trio avec Matt Garstka et Louis de Mieulle – c’est de la dynamite !)

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Le Studio 4 est archi-comble. Personne ne voulait manquer ce moment. L’accueil du public est d’ailleurs des plus chaleureux. Le batteur Antoine Pierre – artiste en résidence – réalise un rêve : composer un répertoire original pour Eric Legnini, Or Bareket et Joshua Redman, et surtout jouer avec eux. Alors, pour garder la spontanéité du moment, il l’a «joué à l’ancienne». Il voulait quelque chose d’assimilable «rapidement», de façon à laisser la musique «grandir» d’elle-même. Est-ce pour cela que le quartette arrive en toute décontraction, comme s’ils jouaient ensemble depuis des années, alors qu’ils n’ont répété tous les quatre que depuis la veille ? Dès les premières notes, la cohérence et la complicité sont bien présentes. Honneur à l’invité de prestige, Antoine Pierre offre à Joshua Redman un premier solo que celui-ci s’empresse de magnifier. Or Bareket prend le relai, propose un jeu libéré qui va bien au-delà du rôle de catalyseur ou du pilier. Le bassiste New-Yorkais invente sans cesse en pizzicato et redonne des touches de couleurs étonnantes à l’archet. Alors bien sûr, Eric Legnini emboite le pas et se lance dans des improvisations magiques. Son jeu est impressionnant de décontraction, de fluidité et d’inventivité. C’est subtil, swinguant et toujours aventureux. L’interaction avec Joshua fonctionne à merveille. Le saxophoniste américain n’est vraiment pas venu pour faire de la figuration, on le sent impliqué dans chacun de ses chorus. Il a envie de tirer toujours plus loin les compos d’Antoine Pierre.

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On connaissait le batteur – impétueux et explosif – en tant que compositeur «moderne» (Urbex ou Next.Ape), et l’on découvre aussi son côté plus «traditionnel». Le maître connaît ses classiques et sait les mettre en valeur. Un hommage à Pat Metteny («The Sailor»), un autre à Maarten Van Rousselt qui a eu l’audace de lui offrir une carte blanche («Blues Flagey»), un autre encore à Radiohead (avec la reprise de «Present Tense») et un dernier au monde, sous forme de discours humaniste et fédérateur («Sold My Soul»). Voilà tout ce qui fait la composante d’un jeune homme décidément très mature. Antoine Pierre ne s’autorisera d’ailleurs qu’un seul – beau et gros – solo en fin de concert, préférant laisser l’espace à ses compagnons et la parole à la musique. La grande classe.

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Mais on n’en a pas fini avec cette sublime soirée, judicieusement équilibrée. Dans le lobby, Commander Spoon est bien décidé à entretenir le feu. Entre jazz, rock, pop, hip-hop et électro, aux influences rythmiques venues aussi bien d’Afrique que d’Amérique du Sud, le quartette est intenable. Avec une énergie qui fait plaisir à voir, Pierre Spataro (sax), Samy Wallens (batterie), Florent Jeunieaux (guitare) et Fil Caporali (contrebasse) présentent la plupart des morceaux de leur futur album qui sortira très bientôt chez De Werf. Le drumming est impétueux. Le sax, qui oscille entre James Chance, Archie Shepp et Shabaka Hutchings, est époustouflant. C’est rapide, habile et sinueux. Tandis que la contrebasse amène cette touche boisée et chaude, la guitare électrique ose tous les registres : électro funk et nappes psychés jusqu’au hardcore. Un feu vrai d’artifice dansant. Comander Spoon amène au jazz une certaine impulsion épidermique qui vous donne envie de bouger et de danser malin.

Quelle soirée !

A+

Merci à ©Olivier Lestoquoit pour les images ! (Petit rappel : allez jeter un coup d’œil aux photos qu’il expose pendant tout le festival à Flagey).

 

 

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