Gouvy Jazz & Blues 2019

Le site du Gouvy Jazz and Blues Festival ressemble à une grande guinguette façon années folles à La Grande Jatte, avec ses lampions, ses buvettes, ses tables et ses chaises éparpillées dans l’immense jardin de la Ferme Madelonne. Et cela dure depuis 40 ans ! Une prouesse, un miracle.

Ce soir du 2 août, l’air est doux et parfumé, les gens sont décontractés et souriants.

C’est un p’tit coin de paradis.

Mise en bouche – et bière en main – dans le Club avec le Sax Summit emmené par Michel Mainil. Les cinq saxophonistes (4 ténors et 1 alto), soutenus par un efficace trio contrebasse, batterie, piano, revisitent les standards des Jazz Messengers et autres («What Do You Say Dr J », « Jay Jay », « Mishima », «You Don’t Know What Love Is »…). C’est enlevé, sympathique et ça met tout de suite de très bonne humeur.

gouvy vendredi Houston Person ( Houston Person trio ) 188_modifié-1.jpg

Sous le chapiteau, plein à ras bord, le saxophoniste de légende Houston Person (Horace Silver, Ron Carter et surtout Etta James) est entouré de Ben Paterson à l’orgue Hammond et Willy Jones à la batterie. Houston Person, 84 ans au compteur, c’est la force tranquille. Nonchalamment assis sur son haut tabouret, il projette avec une facilité déconcertante un son ample, velouté et d’une puissance hallucinante. Nous voilà directement plongés au cœur d’un jazz meanstream pur jus. Le saxophoniste parcourt, avec un appétit non feint et en toute légitimité, les thèmes immortels que sont «All Or Nothing At All », « It Had To Be You » et autres « Do Nothing Till You Hear From Me ». Que ce soient des ballades ou des morceaux plus enlevés, ça swingue tout le temps. Pas d’artifice et encore moins de clichés : c’est du vrai. La communication entre les musiciens est quasi télépathique. Ça coule de source. Le drummer caresse autant qu’il fouette, l’organiste alterne les nappes ondulantes et les envolées véloces. Person enquille les « Sunny », « Embraceable You » ou encore « The Way We Were » sans forcer. Fantastique moment d’élégance, de plaisir et d’authenticité…

Retour au Club pour découvrir un quartette italien que je ne connaissais pas : celui de Claudio Giambruno. Le ténor perpétue avec ses acolytes, dont le remarquable pianiste Giovanni Conte, la tradition du hard bop. Ça swingue avec intensité sur « Apache Dance » (de George Coleman) et ça balance avec chaleur sur « Jitterbug Waltz ». Le son du ténor est souple et le dialogue avec le pianiste progresse tout en sensualité (sur la ballade « You Are With Me Even If You Are Not », par exemple). Très agréable moment.

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De retour sous le chapiteau, c’est le monument Kenny Barron qui s’installe sous un tonnerre d’applaudissements. Devant lui, le contrebassiste japonais Kiyoshi Kitagawa et un peu plus loin, Johnathan Blake à la batterie.

Le jeu de Kenny Barron est unique, monstrueux de facilité et de musicalité, inspiré des Art Tatum, Bud Powell ou Erroll Garner. Dès les premières notes, ça échange, ça voyage et ça invente. Kenny Barron reprend à son compte une sélection de thèmes qu’il chérit. Ça va de Bud à Getz, en passant par Irving Berlin, Monk, Gillespie ou Caetano Veloso. C’est précis, léger et fougueux. Chacun des musiciens profite des espaces (de vraies rampes de lancements) qu’offre le pianiste. Ainsi, Kiyoshi Kitagawa, dont la gestuelle colle tellement à son jeu, à la fois retenu et tellement rayonnant, se lance dans un solo ébouriffant, à la limite de l’abstraction et pourtant toujours rythmiquement rigoureux. Johnathan Blake, lui, éclate tout sur « Bud Like ». Son jeu tout en économie de mouvements, grâce entre autres au setting toujours aussi particulier de sa batterie (les cymbales à hauteur des tambours, eux-mêmes sur le même plan), est puissant, riche, modulé… Bref, c’est d’une efficacité redoutable. Kenny Barron se sent bien, il est heureux et ça se voit et ça se sent. Alors, généreusement, il n’hésite pas à prolonger sa prestation…  pour notre plus grand plaisir. Très grand moment.

La seconde journée s’ouvre avec le concert d’un groupe venu de Grèce : le Ioannis Vafeas trio augmenté du saxophoniste Vasilis Xenopoulos. Le groupe développe un jazz straight ahead de belle facture. Avec une belle énergie, il reprend du Hank Mobley, Wes Montgomery, Sonny Rollins, Bobby Timmons ou Dexter Gordon. On remarque, dans ce répertoire sans réelles surprises, de très belles improvisations du pianiste Christos Yerolatsitis (élégant et vif), la frappe incisive et précise du leader et surtout le jeu très nuancé, teinté d’une pointe de mélancolie, de Vasilis Xenopoulos. Intéressant.

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Dans le Club, Robert Jeanne a réuni un sextette pour rendre hommage à Charlie Haden. Steve Houben est à l’alto, Pascal Mohy au piano et Jacques Pirotton à la guitare, tandis que Stephan Kremer (dm) et Werner Lauscher (cb) assurent la rythmique.

C’est amusant et toujours étonnant de sentir cette décontraction dans le jeu de Robert Jeanne, un peu comme s’il jouait légèrement après le temps, sans jamais se précipiter, comme pour donner plus de sens à son phrasé doux et chantant. Il y a quelque chose de confortable et en même temps d’essentiel dans cette façon de faire : ne pas en dire trop pour le dire juste. Pascal Mohy opère un peu de la même façon, il joue peu de notes, mais elles sont placées avec subtilité entre les éclats de Steve Houben et les riffs de Jacques Pirotton. Le guitariste sait tout faire, il passe du blues au jazz avec, de-ci de-là, une pointe plus agressive. « Bay City », « Silence », « First Song », « Our Spanish Love Song » ou « Always Say Goodbye » sonnent magnifiquement. Charlie Haden a été bien servi. Et nous aussi.

gouvy samedi 031 Benoît LESEURE et Pierre HENEAUX (violon), Jean-François DURDU (alto), Annemie OSBORNE (violoncelle) The Positive tentet_modifié-1.jpg

Retour sous le chapiteau pour découvrir en avant-première le dernier album de Michel Herr, Positive Tentet, qui sortira chez Igloo en octobre. Ils sont donc dix sur scène (un sextette plus un quatuor à cordes) et un à la console (Michel Herr, qui a tout écrit et arrangé, et qui laisse maintenant vivre sa musique). D’emblée, ça sonne comme un mini big band, aussi puissant mais plus mouvant peut-être. Les cordes (Benoît LeseurePierre Heneaux, Jean-François Durdu aux violons et Annemie Osborne au violoncelle) apportent à la fois ce tapis élégant qui soutient l’ensemble et souligne de temps à autre un moment suspendu. L’écriture est formidable, superbement équilibrée. Les interactions entre le piano de Nathalie Loriers (quel toucher !) et la guitare de Peter Hertmans (foisonnant d’idées) sont idéales. « The Right Choices » file bon train. Au centre du sextette, Bert Joris, à la trompette pour le coup, illumine l’ensemble d’un jeu franc et précis. Groovy, aériens, puissants et délicats, les morceaux s’enchaînent pour raconter une belle histoire. On parlera plus de tendresse que de mélancolie sur « Pages And Chapters » et d’optimisme plutôt que d’excitation sur « Chemistry And Mystery ». Quel sens de l’écriture et de l’arrangement ! Jazz et classique se fondent l’un dans l’autre. Il ne s’agit pas de superpositions ni de collages, ni de support de l’un pour l’autre, mais d’une véritable intégration de deux mondes. Ce sont des voiles de musiques translucides et colorées qui fusionnent. C’est magnifique et touchant.

On respire et on fait un break.

gouvy samedi 118 Abdullah Miniawy ( Le Cri du Caire )_modifié-1.jpg

Puis on s’installe pour se laisser emmener dans un tout autre univers avec Le Cri du Caire et Erik Truffaz. Le chapiteau est plongé dans la pénombre et doucement, le silence se fait. Au violoncelle, Karsten Hochapfel expose un motif répétitif, de plus en plus intense. Le poète et chanteur Abdullah Miniawy entame une prière. Le chant est inspiré du soufisme. La voix est pure, claire, aiguisée. Un frisson nous parcourt le corps. Tandis que Peter Corser, au sax ténor, installe quelques notes obsessionnelles en souffle continu, Erik Truffaz dépose une mélodie diaphane. Le tempo évolue lentement, les battements deviennent légèrement plus oppressants. Une danse douloureuse s’organise. On sent une colère monter. Puis, tout se libère… Le public est comme statufié, puis il applaudit à tout rompre.

gouvy samedi Erik Truffaz ( Le Cri du Caire )106_modifié-1.jpg

Abdullah Miniawy déclame en arabe, susurre, psalmodie, chante de plus en plus intensément. On flotte entre jazz, poésie et chants orientaux. Erik Truffaz désamorce un peu la tension en emmenant le public au travers d’un morceau au groove libérateur avant de nous replonger dans des moments de recueillements. Le groupe souffle le chaud et le froid. Et on s’élève. Le Cri du Caire parle de conflits et d’incompréhensions, mais surtout d’un besoin irrépressible d’humanité et de partage. La claque est monstrueuse.

Il faut bien une bière pour se remettre. Alors, on va s’asseoir un instant au clair de lune et on regarde les gens qui déambulent dans le jardin avant d’aller écouter le dernier concert de la soirée.

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Retour au jazz plus traditionnel avec l’excellente chanteuse et pianiste Sarah McKenzie. Elle est accompagnée d’un band de premier ordre dans lequel on retrouve le fantastique Hugo Lippi à la guitare, David Sauzay et ‘Plume’ aux saxes et Fabien Mary à la trompette (qui viendront tour à tour exposer des solos fantastiques) Pierre Boussaguet à la contrebasse et Sebastiaan de Krom à la batterie. Avec une telle équipe, pas de doute ça sonne et ça réchauffe vite fait le chapiteau. Sarah McKenzie assure avec classe, chante et joue avec beaucoup de conviction (et sans effets racoleurs) quelques standards (« I’m Old Fasionned », « St James Infirmary Blues ») mais aussi des compositions personnelles plutôt bien balancées comme « Paris In The Rain », « De Nada » ou « Secret Of My Heart ». Ça se ballade, ça bossa, ça jazz et ça finit même par danser sur des airs de boogie woogie comme pour annoncer les concerts blues du lendemain. Un bonheur tout en légèreté. On hoche la tête, on clape de doigts et on tape du pied… Et on profite encore un peu…

Une quarantième édition qui a tenu toutes ses promesses. Un véritable sans faute (comme souvent). « Gouvy is groovy » disait Johnny Griffin après son passage au festival. On ne le démentira pas encore cette année.

Merci à © Robert Hansenne pour les images.

A+

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 commentaires sur “Gouvy Jazz & Blues 2019

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  1. Salut Jacques, J’adore te lire; tes chroniques sont vraiment top, très intéressantes car détaillées avec les mots justes au travers d’un vocabulaire riche et approprié. On croit être en direct avec chacun des concerts.Dis-moi , cette chronique n’est quand même pas publiée que sur ton site ?Où apparaît-elle aussi?  Jazzaround (je ne suis pas allé voir) ? Es-tu au courant pour le concert en hommage à Toots ce jeudi 20h dans un petit bar ou petite salle de la rue des Alexiens « la fleur en papier doré « ?Avec Bruno, Bart, Eric Melaerts et Patrick (Deltenre) à l’harmonica. Il en joue très bien mais cela, je pense que tu le sais.Par ailleurs, j’irai pour la première fois ce samedi 24 au « Jazzwood » en Brabant flamand. A très bientôt, Amitiés, Pierre

    Aimé par 1 personne

    1. 😉
      Merci Pierre.
      Cet article ne paraît que sur mon blog. Mais rien n’empêche de le partager. (Et si Philippe veut le reprendre pour Jazz@round – comme tous mes autres articles – welcome… 😊 )
      Merci pour les infos… on s’y croisera peut-être.

      J'aime

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