Dinant Jazz Festival 2019

Le Dinant Jazz Festival est un rendez-vous incontournable. Il se tenait, comme l’année dernière, dans le parc de l’Abbaye de Leffe. Et l’affiche était alléchante.

Première satisfaction (un peu égoïste, admettons-le) : le jury des jeunes talents 2018 (dont je faisais partie avec Jean Claude Vantroyen (Le Soir), Bernard Lefèvre (Jazzmozaïek), Jean-Marie Haquier (Jazz Hot) et George Tonla-Briquet (Jazz’halo, Bruzz)) ne s’est pas trompé. Songs Between Two Lands (le groupe vainqueur de l’année précédente, donc) assure avec beaucoup d’aisance l’ouverture du festival.

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Vendredi 26, par cette chaude fin de journée, le sextette emmené par Matteo Di Leonardo (g) et Flavio Spampinato (voc) emporte rapidement l’adhésion d’un public qui commence à remplir le chapiteau. Le groupe a vraiment bien évolué. Son jazz est élégant, plein de nuances et d’inventivité. On passe de moments lyriques aux sonorités parfois méditerranéennes, à d’autres, plus nerveux et groovy. Pierre-Antoine Savoyat, au bugle, prend de très beaux solos, pleins d’assurance, en alternance avec ceux du guitariste. La rythmique (Ramon Van Merkenstein (b) et Pierre Hurty (dm) ) est impeccable et solide, et la présence d’un pianiste (Willem Suilen) est un apport vraiment bienvenu. Quant à Flavio, au chant, il a lui aussi pris de l’assurance et sa personnalité n’en ressort que plus. Une belle réussite et un groupe à suivre assurément.

Cette année, le parrain du festival est Monty Alexander. Et c’est à son tour de monter sur scène. Le pianiste jamaïcain lance d’abord un bref et puissant morceau en en duo avec son batteur Jason Brown avant de continuer « The Masquarade Is Over » en trio avec Russel Malone (eg) et Leon Duncan (cb).

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Tradition. Maîtrise totale. Indépendance hallucinante de la main gauche et droite. Précision. Vitesse d’exécution. Rien à redire. Le groupe est resserré autour de son leader qui ne peut s’empêcher de truffer son jeu de citations. Et les hommages défilent (Ray Brown, Sonny Rollins, Nat King Cole…)
Monty Alexander c’est : « ne pas se prendre la tête et jouer ». Jouer ensemble pour s’amuser et partager. D’ailleurs, grand prince, il n’hésite pas à quitter la scène pour laisser son invité d’un soir, notre Philip Catherine national, jouer en duo avec Russel Malone. La complicité s’installe très vite entre les deux guitaristes et les échanges font merveilles. De retour en quartette, Monty Alexander semble parfois se calquer sur le jeu de Catherine qui n’hésite pas à dynamiter les impros. Le contraste (tant dans l’attitude que dans le jeu) entre Malone et Catherine est jubilatoire. «The Good Life », « Lullaby Of Birdland », « Fly Me To The Moon » ou «Don’t Stop The Carnival », tout est bon, tout se déguste avec facilité. Pour finir, le pianiste invite alors sa compagne, Caterina Zapponi, à chanter un ultime « Estate » de circonstance. Le bonheur c’est parfois simple.

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Pour clore cette première soirée, la grosse foule se masse autour de la scène pour applaudir le groupe de Kenny Garrett. On se souvient encore de son passage à Tournai en 2015 où il avait mis le feu à une soirée magnifique. On salive d’avance.

Le premier thème est ultra simple et efficace. Kenny est prêt à tout faire exploser et l’on se réjouit déjà. Son pianiste et complice Vernell Brown fait monter la sauce. Il plaque les accords avec force, le drumming est féroce et Kenny arrache les notes de son alto. C’est incantatoire, à la limite de la transe… C’est bien parti mais il calme un peu le jeu. Entre bossa et western folk, on devine alors un « Body And Soul » fragile. Puis l’on s’embarque sur de longs thèmes pseudo funky, pseudo smooth jazz. On devine quelques citations de « Jean-Pierre » de Miles qui font illusions, mais le saxophoniste se complait dans un jeu prévisible. Il allonge la sauce, en remet des couches. Une bonne partie du public danse, certes, mais les motifs se répètent à l’infini, de manière un peu insipide… Alors on attend. Mais rien ne se passera plus… Petite déception.

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Samedi 27. Le temps est maussade mais cela n’altère pas la bonne humeur ambiante. Il faut dire que, sur scène, la musique de Maxime Blésin a de quoi enthousiasmer le public.

Le son est doux, ça swingue avec élégance et le phrasé du guitariste est limpide et souple. On pourrait parfois penser à Grant Green. Entouré d’une rythmique très efficace (Darren Beckett à la batterie, aussi incisif que Thomas Bramerie à la contrebasse) et soutenu par Igor Gehenot aux synthés, au meilleur de sa forme et qui balance des nappes légèrement vintage, Maxime Blésin enchaîne les thèmes groovy. Il parcourt une partie de son répertoire ( « Neverending Story », « Leave The Windy Weather »,…) avant d’accueillir l’invité du jour qui n’est autre que Stéphane Mercier au sax alto. « Darn That Dream » coule alors dans nos oreilles façon Lester Young, puis « Port In The Storm » et « Tofu Pan » redonnent du punch et permettent à chacun de prendre de beaux chorus. Il y a aura encore « There Will Never Be Another You » chanté délicatement par le guitariste. Très beau moment plein de soul, de jazz et d’amitié.

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Le bugliste français Alex Tassel a sorti dernièrement un très bel album (double) Past and Present / A Quiet Place chez Peninsula. C’est la « face » soul qu’il nous livre ce soir à Dinant, entouré d’une fameuse bande. Voyez plutôt : Manu Katché (dm), Pierrick Pédron (as), Jason Rebello (p), Igor Gehenot (keys) et Reggie Washington (eb). Un bon gros son, puissant et velouté à la fois, envahit l’espace. Des effluves vintage se mêlent à un groove langoureux et très actuel. Certains morceaux, comme « Roadtrip », sont très énergiques et chacun des solistes peut prendre toute la place qu’il veut. A tout seigneur tout honneur, Tassel montre la voie et fait monter la pression. Le son est clair, rond, velouté, parfois proche aussi de la cassure mais toujours plein de fluidité. Manu Katché frappe sec, impose un tempo plein de nuance. Son jeu est foisonnant, brillant, plein d’idées. Pierrick Pédron, dès qu’il le peut, s’élance dans des solos enflammés. Rebello et Gehenot échangent les lignes mélodiques sensuelles avec vélocité. Ça balance, et ça voyage et Reggie Washington, imperturbable et solide bassiste, maintient ferme le cap. Ça bouge bien aussi sur « Happy » et « Greyboy » lorsque l’harmoniciste Grégoire Maret rejoint le groupe. Et ce n’est pas lui qui va calmer les ardeurs, bien au contraire. Avec sa manière bien personnelle d’infiltrer les morceaux, il a tôt fait d’exploser, par exemple, ce « Brooklyn » époustouflant ! En mode jam débridée, le groupe conclut alors un concert bourré d’énergie. Du pur bonheur.

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Mais la soirée n’est pas finie, le parrain du Festival, Monty Alexander, monte cette fois sur scène avec son Harlem Kingston Express. Pas besoin de vous faire un dessin, l’objectif est clair : ce sera un pont entre jazz, reggae, calypso, rock ou R&B… De toute façon, le pianiste sait tout faire. A ses fidèles drummer (Jason Brown) et bassiste (Leon Duncan), il a ajouté un guitariste plus « rock » et un second batteur, typiquement reggae, dont les fûts et cymbales s’érigent en un mur de près de deux mètres cinquante devant lui ! Et puis, il y a aussi le saxophoniste Wayne Escoffery, ondulant sur les riffs hard bop. On danse et on chante sur des airs truffés régulièrement de citations (c’est un peu la signature Monty Alexander), tels « Caravan » ( avec un peu de « So What » ou « See-Line Woman »), « Hurricane Come And Go », un thème de Monk saupoudrés de « Hava Naguila » ou celui de James Bond ( avec de vraix morceaux de « Ob-La-Di, Ob-La-Da » dedans ). Et l’on termine avec l’inévitable « No Woman No Cry ». L’esprit est à la fête. Et personne ne boude son plaisir.

Dimanche, debout à 10h30 pour une messe gospel !

Une première pour le festival, mais sans doute pas la dernière. Le chapiteau s’est transformé en immense chapelle et, à la grande surprise de Père Augustin, initiateur du projet, il n’y a pas 50 personnes mais près de 600 ! Autour de l’autel et des 6 prêtres, on retrouve Monty Alexander au piano, Rhoda Scott (venue expressément de France) à l’orgue Hammond, Steve Houben au sax, Grégoire Maret à l’harmonica, un batteur, un bassiste et le chœur des Gospel Wings. Entre messe traditionnelle et gospel, on se prend vite au jeu. Il n’y a pas à dire, cette musique est poignante et émouvante. Difficile de ne pas claper des mains sur « Let It Shine », « Down By The Riverside », « When The Saints » ou encore « Happy Day ». Pendant un moment de recueillement, Steve Houben en profite pour déposer son « Enfance » (un thème d’une touchante beauté). L’émotion est palpable. Croyants ou pas, tout le monde se retrouve dans une certaine spiritualité (entre parenthèses, je vous conseille de lire le très éclairant ouvrage Jazz Suprême de Raphaël Imbert). Avant de communier à la Leffe qui coule à flot, les musiciens nous offrent encore des « Stand by me » et « C Jams Blues » électrisants. Grand, beau et très touchant moment.

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En début d’après-midi, alors que le soleil refait son apparition, le Dinant Jazz Orchestra prend possession de la scène. Ce mini big band, ou plutôt cette grande formation, a été créé spécialement pour le festival. Mais à entendre le résultat, il serait dommage de ne pas continuer l’aventure. C’est Maxime Blésin qui s’est attelé à arranger toutes les musiques. Fidèle à ses aspirations, il nous embarque entre soul, jazz, funk et swing. L’équilibre est parfait et permet (outre de superbes interventions et un accompagnement toujours élégant de Pascal Mohy au piano) de mettre les souffleurs en avant. On remarque ainsi l’efficace Stéphane Mercier (as) et les très belles chevauchées de Mathieu Najean (ts) ou de Hanne Debacker au baryton (superbe son). Au trombone, Edouard Wallyn est intenable, enchainant quelques chorus de grande classe. Brillants aussi, sont les solos lumineux et puissants de Pauline Leblon à la trompette. On sera peut-être un peu moins convaincu par les parties chantées. Mais l’hommage à Joao Gilberto (« Desafinado »), lui, ravit tout le monde.

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Un peu plus tard, le concert d’Harold López-Nussa est explosif. Le pianiste cubain ne ménage pas ses efforts. Est-ce lui qui entraîne le bassiste ou le batteur ou l’inverse ? Toujours est-il que la complicité entre ces trois-là est exceptionnelle. Le jeu d’Harold est percussif, ensoleillé, bouillonnant et toujours d’une lisibilité extrême. Le drummer Rodney Barreto attise d’une frappe sèche les tempis rapides. La contrebasse de Gastón Joya oscille entre pizzicati fermes et puissants et un jeu à l’archet parfois grondant, parfois d’une légèreté extrême qui vous arracherait presque une larme. Le trio enchaîne avec un plaisir non dissimulé les brûlants « Cimarrón » ou « E’cha ». Et comme si l’intensité n’était pas assez présente, Grégoire Maret (omniprésent ce week-end… cela ne m’étonnerait pas qu’il soit un jour parrain du festival, tiens…) pousse encore plus loin le curseur. Il se plante tantôt devant le pianiste, tantôt devant le drummer pour les « allumer » encore plus. C’est explosif et merveilleux. Ce n’est que du bonheur sur scène et sous le chapiteau.

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Pour conclure ce festival de très bonne cuvée, Manu Katché présentait aussi son dernier album : The ScOpe. Un jazz hybride qui se nourrit de grooves urbains et d’électro. Le batteur français ne s’en cache pas et l’annonce au public : « on s’éloigne un peu du jazz ». De l’électro et des boucles (le tout contrôlé par Elvin Galland), il y en a. Elles sont traversées par des riffs incisifs de Patrick Manouguian à la guitare électrique et appuyées par la basse électrique de Jérôme Regard. Le son est puissant mais rapidement l’excitation retombe. Malgré l’énergie, la bonne humeur, le charisme et l’empathie de Katché envers le public, la sauce a du mal à prendre. Trop de voix enregistrées, de chanteurs non présents sur scène, mis à part l’excellente Julie Erikssen, dont le rôle est ici simplement réduit à quelques chœurs. L’intervention d’Alex Tassel est irréprochable sur «Paris me manque », mais il y a décidément peu d’animation et pas de surprises… Du coup, on reste vraiment sur sa faim. Dommage.

Le festival s’achève sous un ciel radieux. Le sourire est sur tous les visages et la Leffe dans chaque main. Dinant reste et restera l’un des festivals les plus conviviaux et les plus détendus qui soient. On y croise tous les jazz, du plus traditionnel au plus actuel, et l’on y fait des découvertes, comme lors du concours jeunes talents qui réserve toujours de bonnes surprises… et dont je parlerai très prochainement. Patience, patience…

Et vivement l’année prochaine.

Merci à ©Jean-Luc Goffinet pour les images.

A+

 

 

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