Lew Tabackin à l’Archiduc

Lew Tabackin est un habitué de L’Archiduc depuis des années (il y a même enregistré un album, Round About Five, en ’96 chez Igloo). Lew Tabackin est l’un des derniers colosses du ténor et un génie de la flûte traversière (…haaa, ce « Fancy Free » avec Donald Byrd !).

Dimanche soir, il n’y a pourtant pas trop de monde pour écouter ce monument du jazz (aurait-on oublié qu’il a côtoyé les Maynard Ferguson, Chuck Israels, Thad Jones, Al Cohn, Clark Terry, Duke Pearson, Zoot Sims et tant d’autres ?).

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Lew Tabackin c’est aussi un look unique, un peu à la Rollins diront certains, mais c’est bien là la seule ressemblance avec cet autre colosse. Il y a quelques années, j’avais lu que l’un de ses amis saxophonistes lui avait conseillé de ne pas essayer de jouer comme Sonny, si jamais il se retrouvait sur scène avec lui… Pas de doute, Lew a bien suivi l’avis. Et s’il s’est bien inspiré de Rollins (comme de Hawkins ou de Webster), Tabackin a surtout trouvé son « son » ! Un son comme on n’en fait plus – gras, profond, puissant, épais – qu’il a continué à entretenir et à faire grandir au fil des ans, contre vents et marrées, faisant fi des modes.

Quel bonheur et quelle aubaine, donc, d’entendre cette star – qui a su resté très simple et accessible – dans la proximité d’un club.

Ce soir, c’est comme si on faisait un bond en arrière de cinquante ans… mais avec comme bagage toute les musiques qui ont coloré l’esprit hard bop au fil des années, sans jamais l’altérer.

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Le saxophoniste a gardé une pêche d’enfer et ne s’entoure pas de fioriture : il va droit au but. Ce qui l’intéresse, c’est de raconter sa musique en y mettant toute son âme. Du coup, la batterie de Mourad Benhammou est réduite au strict minimum : grosse caisse, caisse claire, deux rides et un charleston. Mais qu’est-ce que ça claque ! Quant à la contrebasse de Philippe Aerts, elle n’est pas du tout amplifiée. Alors ce dernier tire comme un fou sur les cordes tout en gardant une agilité incroyable et un sens exceptionnel de la musicalité.

Au ténor, Lew Tabackin envoie du lourd. Il s’avance comme pour aller au combat, comme pour faire face à un ennemi invisible. Il tape du pied comme pour enfoncer un jalon dans un tempo. Il s’agenouille presque, comme pour implorer un dieu imaginaire de lui donner encore plus de force et de puissance. Il accentue les intervalles par des sons encore plus gros et plus tonitruants qu’une sirène de paquebot.

A la flûte, c’est presque un autre homme (c’est ce que tout le monde dit et je le confirme). Sur un long morceau introspectif (« The Wise One »), autant inspiré par l’Inde que par l’Extrême-Orient, il invente des phrases d’une finesse étonnante. On flotte entre mysticisme et béatitude. C’est aérien… alors, ici aussi, il tape soudainement du pied, comme pour terrasser un démon qui oserait le retenir au sol.

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Ce soir, il a invité aussi une flûtiste venue du japon : Yuka Sasaki.

Avec elle, il échange des mélodies empreintes d’orientalisme mais aussi parfois teintées de romantisme classique à la française. Lui s’amuse souvent à faire vibrer l’air et à donner quelques « coups de sifflet », tandis qu’elle garde une ligne mélodique d’une belle élégance. Plus tard ils jouent le thème ondulant et « spectral » de « Desert Lady », sur lequel Philippe Aerts insuffle quelques ragas indiens obsédants. Et c’est beau.

Et puis c’est reparti au ténor. Tabackin va défier Mourad Benhammou : il se plante devant le batteur, l’incite à claquer plus fort, plus vite et à lui répondre du tac au tac. Ça joue à l’arrache.

« Self-Portrait Of The Bean », « I Hear a Rhapsody », ou « Until The End Of Time » sont gonflés de citations brèves, comme pour servir de marchepied, comme pour rebondir dessus et passer à un niveau supérieur.
Le plaisir de jouer et d’explorer encore et encore le jazz et ses standards est évident. Le trio joue avec intensité et bonheur cette musique malléable à l’infini. Il la triture, la rince et l’essore pour en tirer encore un jus neuf et authentique. Pendant deux bonnes heures et plus…

Décidément, le jazz n’en finira jamais de livrer tous ses secrets. Et Lew Tabackin non plus. Alors on attend déjà sa prochaine visite avec impatience.

 


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