Franck Agulhon – L’interview

Le batteur français Franck Agulhon est de tous les coups ou presque. Si l’on regarde son agenda, on se demande comment il arrive à faire entrer trois cent soixante-cinq jours dans une année. Depuis plus de trente ans déjà, il sillonne la France et le monde aux côtés d’Eric Legnini, Pierre de Bethmann ou Pierrick Pédron, mais on l’a vu aussi sur scène avec Archie Shepp, Sylvain Luc, Youn Sun Nah, Eric Le Lann, Stéphane Belmondo, Kyle Eastwood et bien d’autres encore. A son retour de Guyane, fin novembre, où il jouait avec Stefano Di Batista, Thomas Bramerie et Eric Legnini, il a trouvé un peu de temps pour nous parler de ses très nombreux projets.

45361645_2260244134195885_4493574881643855872_o.jpg

Tu joues souvent et depuis longtemps avec Eric Legnini, comment vous êtes-vous rencontrés ?

On s’était croisés avec Flavio Boltro, dans les années 2000, je pense. Plus tard, j’étais allé l’écouter avec le quartette de Stefano Di Battista. On a bavardé et Eric est venu m’écouter ensuite en club où je jouais avec Olivier Ker Ourio et Pierre De Bethmann. C’est à ce moment qu’il m’a proposé de former avec lui le trio pour enregistrer Miss Soul en 2002. On a rapidement enchaîné les disques : Big Boogaloo, Sing Twice, Ballads et autres jusqu’à Waxx Up.

Qu’est ce qui a scellé cette longue amitié musicale et humaine ?

Tout. La curiosité, le jazz et tous les autres styles musicaux qui vont de la soul à la pop en passant par le hip-hop. On a toujours été très curieux tous les deux. En début de sessions pour un projet, Eric a l’habitude de m’envoyer, 50, 60 ou 100 mégas de musique dans l’esprit de ce qu’il aimerait faire. Quand on a fait The Vox, par exemple, j’écoutais de l’afro beat, pour Ballads, j’écoutais John Taylor. Le jazz, c’est large, il y a le jazz pop, le jazz world, le jazz urbain, le jazz funky… Dès qu’il y a un solo ou de l’impro, si on schématise, c’est du jazz pour moi. Eric et moi, nous sommes passionnés par tout ça.

Est-ce que cela t’oblige à jouer d’une autre façon, à adapter ton jeu, à apprendre une autre façon de frapper ?

Ce n’est pas changer, c’est enrichir mon jeu. C’est comme lorsque tu apprends une langue : au fur et à mesure, tu apprends un nouveau vocabulaire, tu t’exprimes mieux. Je mélange tout ça avec ma propre culture, mon accent. Ce n’est pas apprendre une nouvelle langue, mais plutôt de nouveaux mots. C’est une façon d’améliorer les choses que tu connais déjà. Quand j’écoute Tony Allen, Brian Blade ou des rappeurs que me fait écouter Eric, je retranscris et j’adapte à ma sauce. Parfois, ce ne sont pas des terrains sur lesquels je serais allé moi-même, mais le fait de devoir les travailler m’a ouvert plein de portes. C’est cela qui forme ma personnalité musicale.

Justement, quel est ton parcours, comment en es-tu arrivé là ?

J’ai commencé par le piano bar et le blues. Puis j’ai fait de la musique brésilienne, avant de faire de la salsa. Mon professeur, à l’époque, m’a poussé à faire du jazz. J’ai alors découvert Elvin Jones. Et après, tout s’est mélangé. On pourrait peut-être résumer ma base entre Jeff Porcaro et Dave Weckl si on veut. J’ai toujours aimé la musique brésilienne, et le fait d’avoir appris les concepts jazz m’ont permis de la jouer d’une façon différente. Moi, en tant que français de Marseille, avec la culture rythmique et sociale qui est la mienne, j’ai piqué au jazz, à la musique cubaine, brésilienne et africaine pour être qui je suis. Chaque fois que tu piques un truc, ton environnement batteuristique se développe. C’est cela aussi que j’essaie de transmettre à mes élèves régulièrement. Et c’est un mouvement perpétuel. Encore actuellement, je plonge dans des projets totalement différents qui m’obligent à être curieux, attentif, ouvert.

En effet, tu joues avec beaucoup de musiciens différents et dans tous les styles. Tu n’arrêtes jamais, tu es hyperactif.

Oui et cela a joué quelque mauvais tours à ma santé (rires). Mais c’est lié au fait d’être curieux et d’être très impliqué dans tout. Aller jouer avec Pierre De Bethmann une musique très écrite, très « newyorkaise », puis jouer avec Eric Legnini, Henri Texier ou avec Youn Sun Nah, Kyle Eastwood, Michel Portal ou un groupe plus rock, cela nourrit ton jeu. Et c’est toujours excitant et intéressant. J’ai joué dernièrement avec Samy Thiébault*, en remplacement de Arnaud Dolmen, un excellent batteur guadeloupéen, et je me suis senti bien dans ce répertoire, même si ce n’est pas vraiment ma culture. J’ai trouvé mes codes pour que cela colle. Cela ne veut pas dire que je maîtrise tout, mais comme j’y ai touché et goûté, je peux mélanger cela dans mon style. Pour moi qui suis apatride, le rythme est vaste, le monde est un champs de rythmes.

C’est le jazz qui permet autant de mélanges et qui permet d’aller autant vers les autres ?

Je ne suis pas un spécialiste de la question, mais en tous cas, je sais que le jazz permet cela. Et de plus en plus. Il y a de plus en plus de mélanges avec le rock, le rap, la musique contemporaine, la musique indienne, le maloya… C’est l’essence de cette musique. Le jazz est influencé par tous les gens qui se sont appropriés les codes – thème, solo, intro, ostinato, grilles d’accords – qui se sont exportés partout dans le monde. Les styles de musiques de tous les coins du monde ont intégré ces codes pour faire un « nouveau jazz » qui, par la suite, se mélange encore avec d’autres mélanges.

cedric-hanriot-day-digital.jpg

Parlons de tes projets. Il y en a plein actuellement et, ici aussi, tu es très boulimique. Si on commençait par Cédric Hanriot ?

La collaboration avec Cédric date depuis un bon moment déjà. On a souvent joué ensemble dans diverses formations et, dernièrement, on a pris un peu de temps pour se focaliser sur un duo. On voulait jouer avec des machines et s’amuser des influences de musiques électroniques que l’on aime bien. On a co-écrit un répertoire pour raconter un voyage au long d’une seule journée. On a beaucoup travaillé pour que ce soit un concert qui se déroule en une seule partie. Cela donne une musique à la fois organique, ethnique et électronique qui passe de la mélodie au contemplatif.

Sur cet album, on dirait que tu joues avec des pads et des effets électro.

C’est Cédric s’occupe des parties plus électro. Pour ma part, j’ai travaillé les percussions, les caisses claires avec peaux tendues ou détendues, en intégrant des chiffons et autres objets pour obtenir un panel de sons le plus large possible. Ce sont des batteries préparées plutôt que des pads, si on veut. Je n’ai ajouté aucun effet électronique à mon set. Chaque morceau est un tableau de percussions différentes. On a déjà fait une série de concerts, à Paris et à Nancy, et cet été, on a prévu Tourcoing puis JazzPote à Thionville. D’autres dates devraient suivre.

millenium.png

L’album est en effet très chouette, avec une pâte sonore particulière et un beau travail sur le son. Un autre projet intéressant, et très différent, est celui de Millenium, en trio avec le bassiste électrique Benoit Vanderstraeten et le guitariste Yannick Robert.

Ça, c’est surtout le projet de Yannick Robert, même si on est tous un peu partie prenante, dans les arrangements, notamment. C’est notre second album en fait (après Vaci Utca en 2005). On a enregistré Millenium l’année dernière. Ici, on est plus dans une veine fusion, blues, un peu celtique aussi parfois ou chanson. C’est peut-être plus « planant », plus relax, un univers plus contemplatif, à la ECM. Dans la même veine, plus ou moins, on vient d’enregistrer, toujours avec Yannick Robert, Agora. Cette fois, c’est avec Diego Imbert à la basse et Sébastien Charlier à l’harmonica. Il y peut-être un peu plus de groove, de brillance et de reverb dans celui-ci, il est sans doute un peu plus « percutant ». On vient de recevoir le mastering et cela devrait sortir en début d’année 2019.

vincent-thekal-trio-origami-feat-alex-gilson-franck-agulhon.jpg

Il y a aussi l’album de Vincent Thekal auquel tu as participé. J’ai assisté au très bon concert de sortie à la Jazz Station en novembre dernier. Comment as-tu rencontré le saxophoniste et comment est né ce trio ?

Vincent m’a invité un soir au Wine Note à Thionville. On se connaissait sans vraiment se connaître. Question de générations. Il jouait déjà beaucoup en Belgique mais s’occupait encore de la programmation du Wine Note. Avec lui et Alex Gilson, on a joué ce soir-là des standards et ça collait vraiment bien. On s’est revu pour retravailler d’autres morceaux sur d’autres arrangements. Vincent s’est piqué au jeu, il a amené des compos pour le trio et on a décidé d’enregistrer. L’album a été très bien reçu, il a même eu les honneurs de Downbeat, entre autres. Maintenant il faut le jouer sur scène car c’est vraiment là que ça prend encore plus de corps.

laurent bonnot.jpg

Il y a encore un autre projet, c’est Black Lion, de Laurent Bonnot.

C’est un bassiste qui a fait le CMDL il y a une dizaine d’années. Il possède un jeu très original, très musical. On a enregistré l’album avec une belle bande de musiciens comme Manu Codjia à la guitare, Pierre de Bethmann au piano, Pierrick Pédron et Sylvain Bœuf aux saxophones. C’est un jazz métissé, très actuel avec des compos fortes. On vient de faire le concert de sortie à Paris en novembre.

DIEGO-IMBERT-001.jpg

Diego Imbert sort aussi Urban sur lequel tu joues également.

Oui c’est un projet jazz plus électrique avec des influences seventies. Ça sort en janvier chez Trebim. C’est avec David El Malek au saxophone alto, Quentin Ghomari à la trompette et au Bugle. Mais il a également sollicité Pierre-Alain Goualch au Frender Rhodes, Pierrick Pédron au sax alto et Bastien Ballar au trombone. Et cette fois, Diego est à la basse électrique. Et puis en décembre on enregistre l’album de mon épouse, la chanteuse Valérie Graschaire, également avec Diego Imbert et Pierre-Alain Goualch. C’est un répertoire plus électrique par rapport aux précédents albums. On a fait une master class et une résidence à Nancy pour préparer ça. La sortie est prévue pour le milieu de l’année 2019, si tout va bien.

Dis donc, il y a pas mal de pain sur la planche.

Oui et en plus, on vient d’enregistrer, toujours avec Pierre-Alain Goualch mais aussi le contrebassiste Gautier Laurent le prochain disque d’une chanteuse très intéressante : Evelina Pabarciute qui réside à Bruxelles. Il y a un côté un peu nordique dans l’esprit. Elle doit encore ajouter quelques cordes pour les arrangements. C’est en cours d’élaboration. Il y a aussi le projet Three In A Box, avec des musiciens marseillais, dans un style soul, groove et hip hop. Puis un autre avec le guitariste Michel Perez, enregistré au Jazz-Club de Dunkerque avec Diego et Pierre-Alain.

pochette 1440 digital.jpg

2019 s’annonce donc bien chargée. Mais ton actualité, c’est aussi le fameux Drum Book que tu as écrit et édité il y a deux ans et qui vient d’être traduit en anglais. Tu peux nous en parler ?

J’ai toujours eu des feuilles volantes qui trainaient à droite et à gauche pour les cours que je donne. Et c’est Didier Ottaviani qui m’a proposé de rassembler tout ça et de m’aider à écrire pour en faire un bouquin. C’est lui qui s’est aussi occupé de la mise en page. Il trouvait intéressant le cheminement et le système éducatif que je proposais. On a sélectionné ce qui était une « approche originale » et viré ce qui était plus commun. L’idée est de donner à chacun les moyens de trouver son univers rythmique. En allant piocher à gauche ou à droite, comme j’aime le faire, et donner les moyens « mécaniques » pour y parvenir. C’est une façon d’être libre et aussi influençable. Traduit en anglais, il s’appelle Find Your Own Path, ce qui résume très bien sa philosophie.

DrumBook-Couv.jpg

Drum Book est différent de ce que l’on trouve dans les méthodes habituelles ?

La batterie ce n’est pas compliqué, ce sont les mains, les pieds, la gauche, la droite. C’est surtout une autre façon d’appréhender la batterie que je propose. C’est plutôt une façon d’aborder les rythmes et les styles. C’est acquérir une certaine indépendance. Je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de totalement nouveau dans mon livre, mais c’est surtout une nouvelle vision, une nouvelle façon d’enseigner.

Comment a été reçu le livre qui en dehors de la France ?

Il a été très bien reçu, mais il faut du temps pour qu’il prenne sa place dans les cours. La plupart des musiciens américains, par exemples, utilise les bouquin habituels « Syncopation » ou « Stick Control » qui ont été édités dans les années cinquante. Ce sont des méthodes très formelles et utiles. En France, j’ai déjà eu beaucoup de bons retours d’écoles ou de conservatoires qui l’utilisent de plus en plus, avec d’autres bouquins bien entendu.

Tu fais des workshop avec cette méthode.

Beaucoup. J’en ai fait énormément en France et pas mal en Belgique aussi. Et j’espère que la sortie internationale du livre m’ouvrira des portes pour aller faire d’autres workshop à l’étranger. Le marché américain est bien chargé, je n’en doute pas, mais si je peux aller en Allemagne, Autriche, Russie ou en Chine, pourquoi pas ?

Tu n’es jamais chez toi et cela ne risque pas de s’arranger (rires).

J’évolue dans un métier où on ne peut jamais s’arrêter. Il faut toujours proposer de nouvelles choses. J’ai eu la chance de travailler régulièrement avec Eric Legnini, Pierrick Pédron ou Pierre De Bethmann… Mais ces projets évoluent aussi et changent. Eric fait son nouveau trio avec basse et guitare, Pierrick passe à un autre groupe aussi… Alors, actuellement, je suis en plein dans la genèse de nouveaux projets personnels dont on vient de parler. Et puis l’aspect pédagogique m’a toujours intéressé. C’est important de transmettre. J’ai souvent vu André Ceccarelli jouer avec des jeunes, être même à la base de certains groupes. Ça donne la patate, c’est un véritable exemple pour moi, je ne dois pas avoir peur de faire cela aussi. Alors je m’investis encore plus. Il faut être présent.

45348001_2260242760862689_8907262237710745600_o.jpg

 

A+

*Je vous conseille d’ailleurs le très bon disque Caribbean Stories de Samy Thiébault sorti chez Gaya Music.

Merci à ©Roger Vantilt pour les images

Publicités

Un commentaire sur “Franck Agulhon – L’interview

Ajouter un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :