Interview – Marco Mezquida

J’ai découvert Marco Mezquida au Gaume Jazz en 2015. On l’avait présenté comme un phénomène. J’étais un peu dubitatif (on en présente tellement, des phénomènes) mais je ne pouvais pas imaginer que Jean-Pierre Bissot pouvait survendre un artiste : le programmateur connaît son affaire et c’est pour cela qu’on lui fait confiance.
Et de fait, en solo ce soir-là, le pianiste espagnol m’avait vraiment impressionné.

Sa présence, son jeu tantôt fluide, tantôt tendu, parfois agressif, parfois d’une infinie délicatesse m’avait plus que séduit. Chez Mezquida, on sent battre des influences multiples qu’il distille avec finesse. Pas de démonstration chez lui – même si sa technique reste impressionnante – mais une sens certain de la narration.

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Marco Mezquida est né à Minorque, petite ile des Baléares. Il apprend le piano à l’âge de sept ans, puis découvre le jazz, l’improvisation… l’orgue. Il navigue entre la musique contemporaine, le classique, le folklore, le jazz, la pop… Il s’inspire de tout, et tout l’inspire.

Dans sa discographie, déjà conséquente pour ses trente ans, je vous conseille Ravel’s Dreams (avec Martin Melendez au violoncelle et Aleix Tobias à la batterie), dans lequel il revisite de manière très personnelle, et en évitant tous les poncifs, l’œuvre grand compositeur français. Dans un autre genre, il faut écouter My Friend Marko, avec Marko Lohikari (cb) et Carlos Falanga (dm), un brillant exercice qui réussit à connecter le jazz très contemporain avec ses racines. Et puis il y a ses albums solos : Amateur, Live At Palau (enregistré dans le magnifique théâtre barcelonais, rien que ça !) ou le magnifique double album Orrius Concert.

Chaque fois, Mezquida explore des univers différents, refuse l’évidence et impose sa personnalité. Et son talent. Sa sensibilité et sa technique lui permettent de s’adapter et d’enrichir toutes les musiques. Cet été, de nouveau au Gaume Jazz, il était accompagné du guitariste Juan Gomez Chicuelo et du percussionniste Paco de Mode pour réinventer le flamenco. Le concert fut explosif (à lire ici). Pour ceux qui ont raté cela, ils pourront se rattraper par trois fois en novembre : le 14 au 30CC à Louvain, le 15 à De Spil à Roeselare et le 16 à De Warande à Turnhout. Allez-y…

Quant à moi, j’ai profité de sa venue en Gaume pour le rencontrer.

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Marco, je t’ai vu ici au Gaume Jazz, il y a trois ans où tu jouais en solo. C’est un exercice que tu apprécies et que tu maîtrises particulièrement bien. Est-ce qu’il a ta préférence ?

J’aime avant tout la musique et la liberté dans la musique. Je ne veux pas jouer tout le temps avec mon trio et je ne veux pas toujours jouer avec Chicuelo. Et je ne veux pas jouer tout seul tout le temps non plus. J’ai besoin d’être éclectique parce que c’est dans ma façon d’être. Je joue beaucoup en solo car c’était ma première formation, quand j’avais sept ans. Le solo c’est l’inspiration, c’est la déconnection avec le monde, avec la famille et les amis. C’est pouvoir se connecter avec la musique et avec mon intériorité. Le piano solo est sans doute la formule la plus intime, mais aussi la plus extravertie. Je me livre totalement, je me reconnais à tous les âges. L’esthétique du piano solo est une liberté très particulière. Keith Jarrett peut jouer quelques morceaux de jazz, par exemple, puis improviser au maximum. Il peut jouer des accords pop, jouer free, jouer du Bach. Pour moi, sans oser me comparer à lui, c’est pareil, c’est l’influence de toutes ces musiques que j’ai en moi que j’exprime. C’est mon cocktail.

En effet, je me souviens que l’on voyage dans différents mondes pendant tes concerts solo, en partant de quelque chose de très abstrait pour progresser vers quelque chose de plus lyrique, puis pop, puis très early jazz… Et tout cela, avec une parfaite cohérence. Comment construis-tu tes concerts solo ? De façon consciente ou te laisse-tu porter par l’improvisation ?

Ce que tu décris, c’est toute ma vie. Je joue free, par exemple, ou de façon abstraite. Mais j’aime jouer des airs connus. C’est ma liberté. Mais quand je joue avec d’autres musiciens, je ne peux pas tout jouer. Je dois respecter les idées des autres. Ensemble, on reste dans un certain monde, même si il y a des échanges et plein d’improvisations, même si cela s’ouvre. En solo, je peux développer mon propre discours. Je peux passer des Beatles à Cecil Taylor, de John Coltrane à Keith Jarrett, à Jean Sébastien Bach, Maurice Ravel, Frédéric Chopin et puis jouer beaucoup de musiques populaires espagnoles ou de Minorque… Pour moi, c’est ma vérité. C’est la chose la plus artistique et la plus personnelle que je puisse offrir.

Tu parles de Ravel pour lequel tu as fait un projet autour de ses compositions. Tu improvises beaucoup autour de ses thèmes ? Quel est le processus et l’idée derrière cela ?

Je reste assez proche des composition, car je veux être respectueux de l’écriture. Ce qui change, ce sont les rythmes. Je mélange sa musique avec une batterie et une contrebasse et cela donne déjà une autre couleur. Si tu écoutes « Le tombeau de Couperin » par Ravel et ma version, c’est la même chose. « Ma mère L’Oye», « Le Bolero », c’est pareil, on retrouve la mélodie, les harmonies, les intentions. Mais c’est plus libre.

Quand tu joues ce répertoire, à qui s’adresse-t-il ? Comment le public, plutôt amateur de musique classique et celui, plutôt amateur de jazz, réagi-t-il ?

Après toutes ces années de concerts, en solo ou en formation, je ne me soucie plus de savoir si le public est plus « classique » ou « pop » ou « jazz ». Un des pianistes classiques les plus réputés d’Espagne, José Maria Coulon, vient à tous mes concerts. Il m’a proposé de faire des master class, car il aime ma manière de jouer Ravel. Je pense que l’on peut jouer Ravel comme il entendait sa musique, mais on peut aussi la jouer tout à fait autrement. Tout en la respectant. Les temps ont changé. On doit prendre du plaisir à jouer et donner du plaisir au public aussi, c’est important. Cela permet aux différents publics de redécouvrir la musique, de s’amuser et de s’intéresser à l’autre.

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Est-ce la même attitude que tu adoptes avec le trio flamenco ? Parce que – mais je peux me tromper – entre jazz et flamenco, il y a un monde de différence, non ? Pourtant, en entendant le résultat, on est stupéfait des liens qui existent et de l’énergie qui s’en dégage.

Le jazz se mélange très bien avec les rythmes afro-cubain, le hip hop, la bossa nova, car il y a beaucoup de similitudes dans les harmonies, même si les rythmes sont différents. Quant au flamenco, c’est vraiment un autre monde. C’est une autre planète qui n’est pas accessible si facilement. Pour moi, cela a été un très gros travail, mais j’ai pu le faire car Checuelo, qui est un véritable joueur de flamenco, a un esprit très ouvert et une oreille incroyable. Il peut improviser comme Paco De Lucia, il aime le rock, il aime la musique des autres, il est à l’écoute et c’est un compositeur… En trio, nous jouons la musique de Chicuelo mais aussi ma musique pensée pour cette formation. Ce n’est pas du flamenco original, car je ne suis pas « flamenco », je suis de Minorque et à Minorque il n’y a pas de flamenco. Le flamenco, ce n’est pas toute l’Espagne, c’est typique à l’Andalousie. Pour moi, c’était très stimulant et enrichissant de jouer à partir de cette musique car Chicuelo est très pédagogue. Le résultat, c’est un peu comme de la musique de chambre, parfois très enflammée, c’est de l’improvisation sur une structure. J’ai énormément appris avec Chicuelo, mais je ne suis pas devenu un pianiste de flamenco.

Ce projet est assez récent. Mais tu as d’autres formations, en trio notamment.

Oui, mais j’ai aussi le projet Ravel, le solo, des duos avec la formidable chanteuse Perez Cruz avec qui j’aime jouer car il y a vraiment un dialogue intime qui se crée entre nous. Je joue aussi du free jazz avec le batteur Ramon Lopez. Je suis tout-terrain.

N’est-il pas difficile alors de te situer ? Tu joues avec plein de gens différents, dans des styles totalement opposés. Les organisateurs et programmateurs arrivent-ils à s’y retrouver ?

Je pense que j’ai une personnalité à travers tout ça. Je reste moi-même. Quand je discute avec mon agent, on est parfois perdu car il y a beaucoup de choses différentes. Mais il faut pouvoir les offrir aux bons moments. J’ai joué treize fois consécutivement, à San Sebastian, avec treize projets différents. C’était toujours moi, mais c’était chaque fois différent. Et personne ne s’est ennuyé, ni le public, ni moi.

Est-ce difficile de « sortir » d’Espagne quand on est musicien de jazz ? En Europe, il y a l’image du jazz américain, bien entendu, mais certains jazzmen français, belges ou allemands ont, souvent, du mal à sortir de chez eux. Tu ressens cela ?

C’est difficile car il y a beaucoup de monde et beaucoup de « scènes ». Il y a la scène jazz à  Barcelone avec laquelle il est difficile d’aller à Madrid. Et inversement. Et puis, de Barcelone, il est difficile d’aller à Paris, de Paris c’est difficile d’aller à Madrid ou à Copenhague… C’est difficile car il y a beaucoup de bons musiciens partout. Pour moi c’est difficile et facile en même temps. Il faut d’abord travailler chaque jour avec sa propre énergie, sa personnalité, sa musicalité. Ensuite, c’est un gros travail de « relations »… et de chance. A Tokyo, ils reçoivent des milliers de propositions qui viennent du monde entier, ce n’est pas simple de se faire une place. Mais mon manager a invité des organisateurs aux différents festivals espagnols et c’est là qu’ils m’ont découvert. Cela leur a plu et je suis déjà allé trois fois là-bas, dans des petits clubs pour commencer. Et aujourd’hui, je vais jouer au Blue Note et au Festival de Tokyo. C’est magnifique. Ce n’est pas seulement le travail des musiciens, mais un travail d’équipe avec mon manager. Rien n’est jamais gagné d’avance.

La scène jazz en Espagne est très active ?

La qualité musicale en Espagne est très élevée, comme partout actuellement. Il y a de très grands musiciens, certains ne sont pas encore très connus internationalement, mais le niveau est aussi haut que celui que l’on peut trouver à Berklee, Amsterdam ou Den Haag. La difficulté est partout la même, il faut trouver sa voix pour faire vivre cette musique. Je pense que ma chance est d’avoir un personnalité assez singulière. Mais je reste humble, je suis « normal », je ne veux pas jouer la star. Pour moi, c’est tout aussi important de jouer ici à 18 heures devant mille personnes que hier soir, en duo, devant trois milles personnes, ou demain en club devant deux cents personnes. L’important est de pouvoir m’exprimer, de jouer ma musique, ici et maintenant.

A+

 

En concert le 14 au 30CC à Louvain, le 15 à De Spil à Roeselare et le 16 à De Warande à Turnhout.

Photos © DR

 

 

 

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